Par Caroline Boutillon-Duflot
La réponse courte est simple : oui, incontestablement.
Mais peut-être pas pour les raisons que l’on entend le plus souvent.
Lorsque l’intelligence artificielle est évoquée dans les conseils d’administration, les discussions portent fréquemment sur les outils, les performances techniques ou les dernières innovations.
Or la véritable question n’est pas :
« Faut-il utiliser l’intelligence artificielle ? »
Dans la plupart des organisations, cette question est déjà dépassée. Les collaborateurs utilisent souvent des outils d’IA, parfois de façon encadrée, parfois de façon informelle.
La vraie question est plutôt :
« Comment l’organisation entend-elle créer de la valeur grâce à l’IA tout en maîtrisant les risques associés ? »
C’est un sujet de gouvernance bien plus qu’un sujet technologique.
Première question : savons-nous déjà où l’IA est utilisée ?
Dans de nombreuses organisations, l’usage de l’IA précède souvent la réflexion de gouvernance.
Des collaborateurs utilisent déjà l’IA pour :
- rédiger des documents ;
- préparer des présentations ;
- analyser des données ;
- résumer des réunions ;
- réaliser des recherches.
Le premier rôle du conseil n’est donc pas de décider si l’IA doit être utilisée ou non.
Il consiste à comprendre les usages déjà existants.
Une question utile pour le conseil
Avons-nous une vision suffisamment claire
des usages actuels de l’IA dans l’organisation ?
Deuxième question : quel problème cherchons-nous réellement à résoudre ?
L’intelligence artificielle n’est pas une stratégie.
C’est un moyen.
Avant de lancer un projet, le conseil devrait s’interroger sur la valeur attendue :
- gain de productivité ;
- amélioration du service client ;
- réduction des délais ;
- amélioration du pilotage ;
- meilleure exploitation des données ;
- renforcement de la qualité.
Dans mon expérience, les projets les plus efficaces ne commencent pas par le choix d’un outil.
Ils commencent par l’identification d’un problème concret à résoudre.
Une question utile pour le conseil
Quels sont les processus ou activités pour lesquels
l’IA peut réellement créer de la valeur mesurable ?
Troisième question : quelles données sommes-nous prêts à partager ?
L’IA repose sur la donnée.
Par conséquent, le sujet de l’IA devient rapidement un sujet :
- de gouvernance des données ;
- de sécurité ;
- de confidentialité ;
- de conformité.
Dans certaines organisations, les règles relatives aux données restent parfois plus théoriques qu’opérationnelles.
L’arrivée de l’IA oblige à clarifier :
- quelles données peuvent être utilisées ;
- par qui ;
- avec quels outils ;
- dans quelles conditions.
Une question utile pour le conseil
Les règles de gouvernance des données sont-elles suffisamment claires
pour accompagner le développement des usages de l’IA ?
Quatrième question : disposons-nous des compétences nécessaires ?
Le risque n’est pas seulement technologique.
Il est également humain.
Les organisations auront besoin :
- de collaborateurs capables d’utiliser les outils ;
- de managers capables d’encadrer les usages ;
- de dirigeants capables d’évaluer les opportunités ;
- d’administrateurs capables de poser les bonnes questions.
Tous les administrateurs n’ont pas besoin de devenir spécialistes de l’IA.
En revanche, ils doivent comprendre suffisamment le sujet pour exercer leur rôle de supervision.
Une question utile pour le conseil
Dispose-t-on collectivement des compétences nécessaires
pour évaluer les opportunités et les risques liés à l’IA ?
Cinquième question : comment éviter les décisions mal éclairées ?
L’un des risques les moins évoqués concerne la qualité de la décision.
L’IA permet d’accélérer l’analyse.
Elle permet également de produire davantage de données, de scénarios et d’indicateurs.
Mais plus d’information ne signifie pas automatiquement une meilleure décision.
Les conseils d’administration ont toujours besoin :
- d’esprit critique ;
- de confrontation des points de vue ;
- d’expérience ;
- de discernement ;
- de compréhension du contexte.
Une réponse produite par une IA peut sembler pertinente tout en reposant sur des hypothèses incomplètes.
Le rôle du conseil reste de challenger les analyses et de s’assurer que les décisions reposent sur une compréhension suffisamment approfondie des enjeux.
Une question utile pour le conseil
Nos processus de décision intègrent-ils suffisamment
de regard critique sur les analyses produites par l’IA ?
Sixième question : quel impact sur l’organisation et les métiers ?
Les conseils d’administration réfléchissent traditionnellement aux investissements, aux risques et aux résultats.
L’IA impose également de réfléchir à l’évolution des métiers.
Certaines tâches seront automatisées.
D’autres évolueront fortement.
De nouvelles compétences deviendront indispensables.
Le sujet n’est donc pas seulement technologique ou financier.
Il concerne également :
- les ressources humaines ;
- la formation ;
- l’organisation du travail ;
- l’accompagnement du changement.
Une question utile pour le conseil
L’entreprise prépare-t-elle suffisamment
l’évolution des compétences liée à l’IA ?
Septième question : comment mesurer la création de valeur ?
Comme tout projet stratégique, l’IA doit être pilotée.
Or il est parfois difficile de distinguer les expérimentations intéressantes des projets réellement créateurs de valeur.
Le conseil peut utilement demander :
- quels bénéfices sont attendus ;
- comment ils seront mesurés ;
- quels indicateurs seront suivis ;
- quels résultats ont été obtenus.
Une démarche pragmatique consiste à commencer par quelques cas d’usage ciblés avant d’envisager un déploiement plus large.
Une question utile pour le conseil
Comment mesurerons-nous concrètement
la valeur créée par l’IA ?
En conclusion : le conseil n’a pas besoin de devenir expert en IA
À mon sens, la question n’est pas de savoir si chaque administrateur doit maîtriser les aspects techniques de l’intelligence artificielle.
Le véritable enjeu est ailleurs.
Comme pour la cybersécurité, le numérique ou la transformation des organisations, le conseil doit être en mesure :
- de poser les bonnes questions ;
- d’évaluer les risques ;
- de comprendre les opportunités ;
- de s’assurer que l’organisation reste alignée sur sa stratégie.
L’IA n’est donc pas seulement un sujet technologique.
C’est un sujet de gouvernance, de création de valeur, de gestion des risques et de transformation.
Autrement dit, un sujet pleinement légitime pour les conseils d’administration.
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