Peut-on vraiment confier ses données et son savoir-faire à l’IA ? Ce que les dirigeants doivent savoir avant d’intégrer l’IA dans leur entreprise

En utilisant l’IA dans mes activités de conseil, de gouvernance et de rédaction, j’ai rapidement compris que la question n’était pas seulement de protéger les données de l’entreprise, mais aussi de préserver ce qui fait sa véritable valeur : son savoir-faire et son expérience. Par Caroline Boutillon-Duflot.

Lorsque j’ai commencé à utiliser l’intelligence artificielle dans mon activité professionnelle, ma première préoccupation concernait naturellement la confidentialité des données.

Pour en savoir plus : Comment un dirigeant peut utiliser l’IA sans mettre ses données en danger

Très vite, une autre question est apparue.

Au-delà des données elles-mêmes, que se passe-t-il lorsque l’on commence à partager avec ces outils son expérience, ses méthodes de travail, ses modèles d’analyse ou les connaissances accumulées au fil des années ?

En utilisant l’IA pour préparer des présentations, structurer des réflexions, analyser des situations ou rédiger certains contenus, j’ai réalisé que la vraie question n’était pas uniquement celle de la sécurité des données.

Elle concernait également la protection du savoir-faire.

Car pour de nombreuses entreprises, les données ne représentent qu’une partie de leur valeur. Leur véritable richesse réside souvent dans ce qu’elles savent faire, dans leur expérience, dans leurs méthodes et dans leur compréhension fine de leurs marchés.

Ainsi, au-delà de la confidentialité des données, une autre question mérite d’être posée :

Sommes-nous prêts à confier à une intelligence artificielle
ce qui fait la valeur et la singularité de notre entreprise ?

C’est pourquoi je suis convaincue que les dirigeants doivent aujourd’hui s’interroger non seulement sur les données qu’ils partagent avec l’intelligence artificielle, mais aussi sur les connaissances qu’ils choisissent d’y intégrer.


Toutes les IA ne se valent pas

Lorsqu’on parle d’intelligence artificielle, on a tendance à mettre dans la même catégorie tous les outils du marché.

Pourtant, il existe des différences importantes entre :

  • les versions grand public ;
  • les abonnements professionnels ;
  • les plateformes d’entreprise ;
  • les solutions hébergées dans un environnement privé.

La frontière essentielle n’est pas tant la qualité des réponses que les conditions dans lesquelles les données sont traitées, stockées, administrées et gouvernées.

Une organisation qui utilise un outil IA dans le cadre d’une politique d’entreprise ne s’expose pas aux mêmes risques qu’un collaborateur utilisant un compte personnel créé à titre individuel.

Pour aller plus loin : Toutes les IA ne se valent pas : comment choisir une IA adaptée à son entreprise ?

Cela ne signifie pas pour autant que toutes les questions sont résolues.


Le véritable sujet n’est pas uniquement la confidentialité

Lorsque les dirigeants évoquent les risques liés à l’intelligence artificielle, la discussion porte généralement sur les données :

  • données clients ;
  • documents financiers ;
  • contrats ;
  • informations personnelles ;
  • données stratégiques.

Ces préoccupations sont légitimes.

Mais elles ne représentent qu’une partie du sujet.

La question la plus stratégique est souvent ailleurs :

Que deviennent les connaissances que nous
transmettons progressivement à ces outils ?


Sécurité des données : un préalable indispensable

Avant d’utiliser des données d’entreprise dans un outil d’intelligence artificielle, il est essentiel de définir des règles claires concernant leur confidentialité, leur sensibilité et les conditions dans lesquelles elles peuvent être partagées.

Ces questions relèvent moins de l’informatique que de la stratégie, de la responsabilité des dirigeants et de la gestion des risques. Elles concernent donc directement les instances de gouvernance et les conseils d’administration.

➜ Pour aller plus loin : Comment un dirigeant peut utiliser l’IA sans mettre ses données en danger ?

J’y présente une méthode simple pour classifier les données, définir des règles d’usage et sensibiliser les équipes.

Mais même lorsque ces règles sont en place, une autre question demeure :

Peut-on réellement confier son savoir-faire
et ses méthodes à une intelligence artificielle ?


Le véritable enjeu : protéger le patrimoine immatériel de l’entreprise

La plupart des entreprises s’interrogent sur leurs données.

Beaucoup moins sur leurs connaissances.

Pourtant, ce qui différencie durablement une organisation de ses concurrents n’est pas uniquement constitué de données.

Il s’agit aussi de :

  • ses méthodes ;
  • son expertise métier ;
  • ses processus ;
  • ses modèles d’analyse ;
  • son expérience accumulée ;
  • ses propositions de valeur ;
  • ses argumentaires commerciaux ;
  • ses retours d’expérience ;
  • sa compréhension des attentes de ses clients.

Cet ensemble constitue une part essentielle du patrimoine immatériel de l’entreprise.

Et c’est précisément ce patrimoine que certaines organisations commencent à intégrer progressivement dans leurs assistants IA.


Construire un assistant IA pour répondre aux appels d’offres : une excellente idée… sous certaines conditions

Prenons un exemple concret.

Une entreprise répond régulièrement à des appels d’offres.

Elle souhaiterait créer un assistant IA capable :

  • d’analyser automatiquement un cahier des charges ;
  • d’identifier les exigences clés ;
  • de retrouver des références similaires ;
  • de préparer une première trame de réponse ;
  • de proposer des formulations adaptées ;
  • d’intégrer les éléments différenciants de l’entreprise.

Le gain de productivité peut être considérable.

Une grande partie du travail répétitif peut être automatisée.

L’entreprise peut également capitaliser plus efficacement sur son expérience passée.

À première vue, le projet semble idéal.

Mais plusieurs questions stratégiques apparaissent rapidement.


Jusqu’où intégrer son savoir-faire ?

La tentation est souvent de vouloir alimenter l’assistant avec tout ce qui fait la qualité des offres de l’entreprise :

  • historiques des réponses gagnantes ;
  • méthodologies propriétaires ;
  • retours d’expérience ;
  • matrices de chiffrage ;
  • argumentaires de vente ;
  • modèles de calcul ;
  • analyses concurrentielles ;
  • propositions de valeur.

C’est généralement à ce moment que le sujet cesse d’être technologique.

Il devient un sujet de gouvernance.

➜ À lire également : L’IA est-elle un sujet pour les conseils d’administration ?

Autrement dit :

Quelles connaissances souhaitons-nous partager avec l’assistant
et lesquelles doivent rester exclusivement humaines ?


La confusion fréquente entre productivité et externalisation du savoir

L’intelligence artificielle est particulièrement efficace pour :

  • retrouver l’information ;
  • structurer la connaissance ;
  • accélérer les recherches ;
  • automatiser certaines tâches ;
  • produire une première version d’un document.

En revanche, elle ne remplace pas :

  • la compréhension du contexte ;
  • la relation client ;
  • la négociation ;
  • la connaissance du marché ;
  • la capacité à innover ;
  • la compréhension fine des enjeux d’une situation.

Une proposition commerciale gagnante repose rarement uniquement sur un document bien rédigé.

Elle repose sur une compréhension du besoin du client, sur l’expérience accumulée et sur la capacité à démontrer une valeur ajoutée spécifique.

Cette valeur reste profondément humaine.


Les vraies questions pour les dirigeants et les conseils d’administration

Avant de développer un assistant IA alimenté par les connaissances de l’entreprise, plusieurs questions méritent d’être examinées :

  • Quel problème cherchons-nous réellement à résoudre ?
  • Quels gains attendons-nous ?
  • Quelles connaissances créent notre avantage concurrentiel ?
  • Souhaitons-nous intégrer ces connaissances dans un outil externe ?
  • Quels engagements contractuels avons-nous avec le fournisseur ?
  • Comment préserver notre indépendance si nous changeons d’outil demain ?
  • Comment assurer la qualité des réponses produites ?
  • Qui conserve la responsabilité du résultat final ?

Ces questions relèvent moins de l’informatique que de la stratégie, de la gouvernance et de la gestion des risques.


Une approche pragmatique pour créer de la valeur

À mon sens, l’objectif n’est pas de refuser l’intelligence artificielle.

Bien au contraire.

Les organisations ont tout intérêt à utiliser ces nouveaux outils pour :

  • gagner du temps ;
  • améliorer leur productivité ;
  • accélérer leurs analyses ;
  • capitaliser leurs connaissances ;
  • renforcer la qualité de certaines productions.

Mais elles doivent le faire avec le même niveau d’exigence que pour leurs actifs financiers, leur propriété intellectuelle ou leurs données stratégiques.

Car le véritable enjeu ne concerne pas uniquement la confidentialité.

Il concerne également la maîtrise de ce qui fait la valeur, la différenciation et la pérennité de l’entreprise.


Conclusion

Au fil de mes expérimentations avec différents outils d’intelligence artificielle, j’ai progressivement compris que la question n’était pas simplement de savoir si une donnée était confidentielle ou non.

La vraie question consiste souvent à identifier ce qui crée réellement la valeur de l’organisation.

Dans certaines entreprises, cet actif essentiel prendra la forme de données sensibles. Dans d’autres, il s’agira d’une expertise métier, d’une méthodologie, d’une connaissance approfondie du marché, d’une capacité d’innovation ou d’une relation privilégiée avec les clients.

L’intelligence artificielle peut considérablement accélérer l’accès à la connaissance, améliorer la productivité et faciliter la capitalisation des savoirs. C’est l’une de ses plus grandes forces.

Mais plus une organisation intègre son expérience et ses méthodes dans ces outils, plus elle doit réfléchir aux conséquences de cette démarche et au niveau de contrôle qu’elle souhaite conserver.

Comme souvent en matière de gouvernance, l’objectif n’est pas de choisir entre ouverture totale et méfiance absolue.

L’enjeu consiste à trouver le bon équilibre entre création de valeur, innovation et protection du patrimoine immatériel de l’entreprise.

À mes yeux, c’est probablement l’une des questions les plus stratégiques que les dirigeants et les conseils d’administration devront traiter dans les années à venir : comment tirer pleinement parti de l’intelligence artificielle sans perdre ce qui fait la singularité et l’avantage concurrentiel de leur organisation ?